Une enquête sur la soutenabilité humaine, examinée à travers les flux biogéochimiques alimentés par le Soleil.
Cette série de douze assiettes en céramique gravées constitue un essai d’économie politique à l’échelle de la biosphère. En replaçant le Soleil comme source première de l’énergie du vivant, le projet situe les activités humaines dans les flux de matière et d’énergie qui rendent l’habitabilité terrestre possible.
Nourriture, matériaux, combustibles, infrastructures et techniques dépendent tous, directement ou indirectement, de la transformation de l’énergie solaire par les organismes photosynthétiques, ainsi que de stocks géologiques dont le renouvellement dépasse de très loin les temporalités humaines.
Face à une économie abstraite, financiarisée et détachée de ses conditions matérielles, Manger le Soleil rouvre la question de la valeur depuis les capacités régénératives de la Terre. Le projet propose d’imaginer d’autres représentations économiques, capables de rapporter les besoins humains à la photosynthèse, à la biomasse et aux limites planétaires.
Conception : DISNOVATION.ORG
Gravure des assiettes : IFT De Vinci, Paris
Installation, assiettes en céramique, illustrations, essai | 2024
Images de presse sur Flickr
Commande pour Solar Biennale 2, Soleil.s, 2025, CH
Collection permanente du mudac, Lausanne, CH
Commande de HAC-TE & du programme européen S+T+ARTS
Manger le Soleil (12 assiettes gravées illustrées)
Ensemble, les douze assiettes dessinent une économie politique solaire où alimentation, énergie, matériaux et valeur émergent d’un même métabolisme planétaire.
MANGER LE SOLEIL (1)
Cette assiette inaugurale convoque la figure alchimique du lion vert dévorant le Soleil. L’image agit comme un seuil symbolique : les sociétés humaines ne produisent pas l’énergie dont elles vivent, elles transforment des flux déjà là, en grande partie médiatisés par la biosphère. En associant iconographie hermétique et pensée écologique contemporaine, l’œuvre propose une inversion des systèmes de valeur dominants. La richesse n’y est plus pensée d’abord comme signe monétaire, mais comme capacité des milieux vivants à convertir la lumière en matière organique, c’est-à-dire en conditions d’existence.
Sources et prolongementsRosarium philosophorum, dans De alchimia opuscula complura veterum philosophorum, Francfort, 1550.
Lyndy Abraham, A Dictionary of Alchemical Imagery, Cambridge University Press, 1998.
Vladimir I. Vernadsky, The Biosphere, Springer, 1998 [1926].
Vaclav Smil, Energy and Civilization: A History, MIT Press, 2017.
DISNOVATION.ORG, Eating the Sun, 2024.
APPROPRIATION HUMAINE DE LA PHOTOSYNTHÈSE (2)
En réunissant plantes, animaux, bois, combustibles fossiles et usages des sols dans une main humaine, cette assiette montre plusieurs régimes d’appropriation de la photosynthèse : biomasse annuelle, biomasse empêchée par l’artificialisation des sols, et photosynthèse ancienne condensée dans les fossiles. Toute société prélève une part de la production primaire pour l’alimentation, l’élevage, les fibres, la construction ou l’énergie. L’enjeu n’est donc pas seulement de produire davantage, mais de reconnaître que cette base matérielle est partagée avec l’ensemble du vivant. La notion d’appropriation humaine de la biomasse mesure une part de cette appropriation, tout en ouvrant des questions écologiques, politiques et géographiques.
Sources et prolongements
Helmut Haberl et al., “Quantifying and mapping the human appropriation of net primary production in earth’s terrestrial ecosystems”, PNAS, 2007.
Fridolin Krausmann et al., “Global human appropriation of net primary production doubled in the 20th century”, PNAS, 2013.
Helmut Haberl, Karl-Heinz Erb et Fridolin Krausmann, “Human Appropriation of Net Primary Production”, Annual Review of Environment and Resources, 2014.
Marc L. Imhoff et al., “Global patterns in human consumption of net primary production”, Nature, 2004.
PYRAMIDE ÉNERGÉTIQUE (3)
Cette assiette rappelle un principe fondamental de l’écologie : l’énergie disponible diminue à chaque étage de la chaîne trophique. À sa base, la photosynthèse convertit le rayonnement solaire en biomasse ; à mesure que cette biomasse circule vers les herbivores, les carnivores et les omnivores, une grande part de l’énergie est dissipée par la respiration, la chaleur, les déchets et la matière non assimilée. La pièce rend sensible le coût bioénergétique de nos régimes alimentaires et de nos systèmes techniques. Elle rappelle que les sociétés complexes reposent sur une base photosynthétique vaste, active et fragile.
Sources et prolongements
Raymond L. Lindeman, “The Trophic-Dynamic Aspect of Ecology”, Ecology, 1942.
Charles S. Elton, Animal Ecology, 1927.
Eugene P. Odum, Fundamentals of Ecology, 1953.
Vaclav Smil, Energy and Civilization: A History, 2017.
LES HUMAINS PEUVENT AFFIRMER CE QU’ILS VEULENT (4)
Sous une apparente légèreté satirique, cette assiette met à l’épreuve trois croyances de l’économie contemporaine : que l’innovation suffirait à alimenter l’économie, que les ressources naturelles seraient illimitées, et que les humains « produiraient » seuls leur propre nourriture. En les gravant comme des proclamations performatives, l’œuvre montre à quel point le langage économique peut se détacher de ses conditions matérielles. Elle invite à réencastrer la valeur dans les limites écologiques concrètes : sols, pollinisateurs, biomasse, eau, énergie, minerais et temps de régénération.
Sources et prolongements
Kenneth E. Boulding, “The Economics of the Coming Spaceship Earth”, 1966.
Nicholas Georgescu-Roegen, The Entropy Law and the Economic Process, 1971.
Herman E. Daly, Steady-State Economics, 1991.
Joan Martínez-Alier, Ecological Economics: Energy, Environment and Society, 1987.
FLUX D’ÉNERGIE COSMIQUE (5)
Cette assiette cartographie les relations entre énergie cosmique, géo-énergie, biosphère et activité humaine. L’économie y apparaît comme un sous-système inclus dans une architecture beaucoup plus vaste de flux, de stocks et de transformations. Ce déplacement d’échelle est décisif : il retire à l’économie sa prétention à l’autonomie et la replace dans une dépendance à l’égard de processus physiques, géologiques et biologiques. Le diagramme rappelle aussi qu’à chaque transformation s’ajoutent dissipation, chaleur perdue, déchets matériels et perturbations des équilibres planétaires.
Sources et prolongements
Howard T. Odum, Environment, Power, and Society, 1971.
Howard T. Odum, Environmental Accounting: EMERGY and Environmental Decision Making, 1996.
Mark T. Brown et Sergio Ulgiati, “Emergy Analysis and Environmental Accounting”, dans Encyclopedia of Energy, 2004.
Mark T. Brown et al., “The geobiosphere emergy baseline: A synthesis”, Ecological Modelling, 2016.
DÉCHARGE ANTHROPIQUE DE LA BATTERIE TERRE-ESPACE (6)
Reprise d’un schéma scientifique, cette assiette compare la Terre à une batterie chimique constituée par l’accumulation de biomasse vivante et fossile au cours de l’évolution. La métaphore est volontairement forte : elle rend visible le contraste entre les temps longs de constitution des stocks énergétiques et la vitesse de leur consommation industrielle. L’œuvre donne ainsi une forme visuelle à l’extractivisme moderne : une économie qui vit d’une décharge accélérée du passé géologique, tout en compromettant certaines conditions futures d’habitabilité.
Sources et prolongements
John R. Schramski, David K. Gattie et James H. Brown, “Human domination of the biosphere: Rapid discharge of the earth-space battery foretells the future of humankind”, PNAS, 2015.
Vaclav Smil, Energy and Civilization: A History, 2017.
Will Steffen et al., “The Anthropocene: conceptual and historical perspectives”, Philosophical Transactions of the Royal Society A, 2011.
TRAVAIL DE LA BIOSPHÈRE (7)
Cette assiette grave une citation attribuée à Hermann von Helmholtz pour rappeler que l’activité humaine repose sur des conversions d’énergie largement antérieures et extérieures au travail humain. Les moulins, les récoltes, les vents, les sols, les plantes et les cycles de l’eau ne forment pas un décor extérieur à l’économie ; ils en sont l’infrastructure vivante et physique. En donnant à voir ce « travail de la biosphère », l’œuvre déplace la notion de production vers une co-production entre vivants, milieux, forces naturelles et techniques.
Sources et prolongements
Hermann von Helmholtz, “On the Interaction of Natural Forces” [1854], dans Science and Culture. Popular and Philosophical Essays, 1995.
Hermann von Helmholtz, Über die Erhaltung der Kraft, 1847.
Vladimir I. Vernadsky, The Biosphere, 1998 [1926].
Philip Mirowski, More Heat than Light, 1989.
BIOÉCONOMIE (8)
Cette assiette s’inscrit dans le sillage de Nicholas Georgescu-Roegen, pour qui l’économie doit être comprise comme un processus matériel et entropique inscrit dans la biosphère. Loin d’une circulation abstraite de signes monétaires, toute activité économique transforme de l’énergie, des matériaux et du temps, tout en générant déchets et dissipation. La bioéconomie ne propose pas une simple correction environnementale du modèle dominant : elle exige de repenser la production, les besoins, les limites et la justice intergénérationnelle à partir de contraintes physiques que les prix ne suffisent pas à représenter.
Sources et prolongements
Nicholas Georgescu-Roegen, The Entropy Law and the Economic Process, 1971.
Nicholas Georgescu-Roegen, “Energy and Economic Myths”, Southern Economic Journal, 1975.
Nicholas Georgescu-Roegen, “Bioeconomics: A New Look at the Nature of Economic Activity”, 1977.
René Passet, L’Économique et le vivant, 1979.
Kozo Mayumi, The Origins of Ecological Economics, 2001.
L’ÉNERGIE COMME MONNAIE UNIVERSELLE (9)
En reprenant une formule de Vaclav Smil, cette assiette présente l’énergie comme une « monnaie » universelle au sens physique, non comme une monnaie sociale. Argent, crédit et prix varient selon les institutions et les conventions ; aucune activité, en revanche, n’existe sans conversion d’énergie. L’œuvre confronte ainsi l’abstraction financière aux réalités physiques qui soutiennent toute existence : lumière, chaleur, biomasse, travail, mouvement. Cette perspective ne remplace pas l’analyse politique de la valeur, mais rappelle qu’elle reste suspendue à une base bioénergétique irréductible.
Sources et prolongements
Vaclav Smil, Energy and Civilization: A History, 2017.
Leslie A. White, “Energy and the Evolution of Culture”, American Anthropologist, 1943.
Fred Cottrell, Energy and Society, 1955.
Charles A. S. Hall, Cutler J. Cleveland et Robert Kaufmann, Energy and Resource Quality, 1986.
MONNAIES COMESTIBLES (10)
Pommes de terre, parmesan, sel, briques de thé, fèves de cacao, bouteilles de rhum : en réunissant ces objets autour d’une « part solaire » spéculative, cette assiette rappelle que des biens alimentaires ou biologiques ont pu servir de moyens d’échange, de réserves de valeur, de tributs ou de garanties. Leur valeur ne relevait pas d’une pure abstraction, mais d’une condensation de photosynthèse, de travail, de stockage, de transport et d’usage social. L’œuvre fait ainsi dialoguer histoire monétaire et hypothèse contemporaine : et si l’unité de compte redevenait une part du revenu solaire de la Terre ?
Sources et prolongements
Paul Einzig, Primitive Money in Its Ethnological, Historical and Economic Aspects, 1949.
Glyn Davies, A History of Money, 1994.
David Graeber, Debt: The First 5,000 Years, 2011.
British Museum, “tea-brick; currency”, collection object 2009,3009.1.
DISNOVATION.ORG, The Solar Share, 2024.
FLUX SOLAIRE (11)
Cette assiette suit les diminutions successives du flux solaire, depuis son arrivée sur Terre jusqu’à sa conversion partielle en biomasse photosynthétique, puis en ressource disponible pour les organismes hétérotrophes, dont les humains. Elle montre que la photosynthèse ne capte qu’une faible fraction de l’énergie incidente, et que cette part déjà réduite doit ensuite être partagée entre d’innombrables usages et formes de vie. La soutenabilité ne dépend donc pas d’une énergie abstraitement « abondante », mais d’une portion limitée, située, mesurable et écologiquement médiée.
Sources et prolongements
Christopher B. Field et al., “Primary Production of the Biosphere: Integrating Terrestrial and Oceanic Components”, Science, 1998.
Steven W. Running et al., “A Continuous Satellite-Derived Measure of Global Terrestrial Primary Production”, BioScience, 2004.
NASA Earth Observations, “Net Primary Productivity (1 year - Terra/MODIS)”.
MODIS Science Team, “MODIS Daily Photosynthesis (PSN) and Annual Net Primary Production (NPP) Product”, NASA, 1999.
COMPTABILITÉ EN ÉMERGIE (12)
Cette assiette présente la logique de l’émergie développée par Howard T. Odum : rapporter flux écologiques, matériaux, travail humain et information à une unité commune, le joule équivalent-solaire. Cette méthode reste discutée, notamment dans ses facteurs de conversion et ses choix de périmètre, mais elle a une puissance critique : rendre perceptible l’épaisseur énergétique des biens et des services. Ici, la comptabilité en émergie agit moins comme un outil de précision absolue que comme un changement de regard : chaque objet devient la condensation d’une longue histoire de transformations de l’énergie solaire.
Sources et prolongements
Howard T. Odum, Environmental Accounting: EMERGY and Environmental Decision Making, 1996.
Howard T. Odum, Mark T. Brown et Sherry L. Brandt-Williams, Handbook of Emergy Evaluation, 2000.
Mark T. Brown et Sergio Ulgiati, “Emergy Analysis and Environmental Accounting”, dans Encyclopedia of Energy, 2004.
Mark T. Brown et Sergio Ulgiati, “Energy quality, emergy, and transformity”, Ecological Modelling, 2004.